Jean-Paul Sartre, l'Oeuvre d'une Existence

Blog entièrement consacré à un des grands de ce monde, Jean-Paul Sartre, le pionnier du mouvement existentialiste, mort en 1980, 6 ans avant sa féministe préférée, la talentueuse Simone de Beauvoir.

14 janvier 2008

"La nausée"

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Résumé :

Antoine Roquentin, célibataire d'environ trente-cinq ans, vit seul à Bouville, cité imaginaire qui rappelle le Havre. Il travaille à un ouvrage sur la vie du marquis de Rollebon, aristocrate de la fin du XVIIIème siècle, et vit de ses rentes, après avoir abandonné un emploi en Indochine, par lassitude des voyages et de ce qu'il avait cru être l'aventure. Il tient son journal, et c'est le texte de ce journal qui constitue le roman. Il constate que son rapport aux objets ordinaires a changé et il se demande en quoi. Tout lui semble désagréable. Il n'a plus d'affection pour personne. Il rencontre l'Autodidacte à la bibliothèque. Roquentin sent un profond éloignement avec tout ce qui l'entoure. Il ne supporte plus la bourgeoisie de Bouville, M. de Rollebon lui semble vite bien terne et sans intérêt, aussi arrête-t-il son livre. Il veut tout quitter puis se dit que seul l'imaginaire parviendra peut-être à l'arracher à la Nausée et l'écriture d'un roman l'aiderait peut être à accepter l'existence.oine Roquentin, célibataire d'environ trente-cinq ans, vit seul à Bouville, cité imaginaire qui rappelle le Havre. Il travaille à un ouvrage sur la vie du marquis de Rollebon, aristocrate de la fin du XVIIIème siècle, et vit de ses rentes, après avoir abandonné un emploi en Indochine, par lassitude des voyages et de ce qu'il avait cru être l'aventure. Il tient son journal, et c'est le texte de ce journal qui constitue le roman. Il constate que son rapport aux objets ordinaires a changé et il se demande en quoi. Tout lui semble désagréable. Il n'a plus d'affection pour personne. Il rencontre l'Autodidacte à la bibliothèque. Roquentin sent un profond éloignement avec tout ce qui l'entoure. Il ne supporte plus la bourgeoisie de Bouville, M. de Rollebon lui semble vite bien terne et sans intérêt, aussi arrête-t-il son livre. Il veut tout quitter puis se dit que seul l'imaginaire parviendra peut-être à l'arracher à la Nausée et l'écriture d'un roman l'aiderait peut être à accepter l'existence.

Citations :

"Au mur, il y a un trou blanc, la glace. […] C’est le reflet de mon visage. Souvent dans ces journées perdues, je reste à le contempler. Je n’y comprends rien à ce visage. Ceux des autres ont un sens. Pas le mien. Je ne peux même pas décider s’il est beau ou laid. […] Au fond je suis même choqué qu’on puisse lui attribuer des qualités de ce genre, comme si on appelait beau ou laid un morceau de terre ou bien un bloc de rocher […]. Il y a quand même une chose qui fait plaisir à voir […] : mes cheveux. Ça c’est agréable à regarder. C’est une couleur nette au moins : je suis content d’être roux. […] J’ai encore de la chance : si mon front portait une de ces chevelures ternes qui n’arrivent pas à se décider entre le châtain et le blond, ma figure se perdrait dans le vague, elle me donnerait le vertige."

"Peut-être est-il possible de comprendre son propre visage ? Ou peut-être est-ce parce que je suis un homme seul ? Les gens qui vivent en société ont appris à se voir dans les glaces tels qu’ils apparaissent à leurs amis. Je n’ai pas d’amis. Est-ce pour cela que ma chair est si nue ? On dirait — oui ont dirait la nature sans hommes. "

"La chose, qui attendait, s'est alertée, elle a fondu sur moi, elle se coule en moi, j'en suis plein. - Ce n'est rien: la Chose, c'est moi. L'existence, libérée, dégagée, reflue sur moi. J'existe.
J'existe. C'est doux, si doux, si lent. Et léger: on dirait que ça tient en l'air tout seul. Ça remue. Ce sont des effleurements partout qui fondent et s'évanouissent. Tout doux, tout doux. Il y a de l'eau mousseuse dans ma bouche. Je l'avale, elle glisse dans ma gorge, elle me caresse - et la voila qui renaît dans ma bouche, j'ai dans la bouche à perpétuité une petite mare d'eau blanchâtre - discrète - qui frôle ma langue. Et cette mare, c'est encore moi. Et la langue. Et la gorge, c'est moi.
Je vois ma main, qui s'épanouit sur la table. Elle vit - c'est moi. Elle s'ouvre, les doigts se déploient et pointent. Elle est sur le dos. Elle me montre son ventre gras. Elle a l'air d'une bête à la renverse. Les doigts, ce sont les pattes. Je m'amuse à les faire remuer, très vite, comme les pattes d'un crabe qui est tombé sur le dos. Le crabe est mort: les pattes se recroquevillent, se ramènent sur le ventre de ma main. Je vois les ongles - la seule chose de moi qui ne vit pas. Et encore. Ma main se retourne, s'étale à plat ventre, elle m'offre à présent son dos. Un dos argenté, un peu brillant - on dirait un poisson, s'il n'y avait pas les poils roux à la naissance des phalanges. Je sens ma main. C'est moi, ces deux bêtes qui s'agitent au bout de mes bras. Ma main gratte une de ses pattes, avec l'ongle d'une autre patte; je sens son poids sur la table qui n'est pas moi. C'est long, long, cette impression de poids, ça ne passe pas. Il n'y a pas de raison pour que ça passe. A la longue, c'est intolérable... Je retire ma main, je la mets dans ma poche. Mais je sens tout de suite, à travers l'étoffe, la chaleur de ma cuisse. Aussitôt, je fais sauter ma main de ma poche; je la laisse pendre contre le dossier de la chaise. Maintenant, je sens son poids au bout de mon bras. Elle tire un peu, à peine, mollement, moelleusement, elle existe. Je n'insiste pas: ou que je la mette, elle continuera d'exister et je continuerai de sentir qu'elle existe; je ne peux pas la supprimer, ni supprimer le reste de mon corps, la chaleur humide qui salit ma chemise, ni toute cette graisse chaude qui tourne paresseusement comme si on la remuait à la cuiller, ni toutes les sensations qui se promènent là-dedans, qui vont et viennent, remontent de mon flanc à mon aisselle ou bien qui végètent doucement, du matin jusqu'au soir, dans leur coin habituel.
Je me lève en sursaut: si seulement je pouvais m'arrêter de penser, ça irait déjà mieux. Les pensées, c'est ce qu'il y a de plus fade. Plus fade encore que de la chair. Ça s'étire à n'en plus finir et ça laisse un drôle de goût. Et puis il y a les mots, au-dedans des pensées, les mots inachevés, les ébauches de phrases qui reviennent tout le temps: "Il faut que je fini... J'ex... Mort... M. de Roll est mort... Je ne suis pas... J'ex..." Ça va, ça va... et ça ne finit jamais. C'est pis que le reste parce que je me sens responsable et complice. Par exemple, cette espèce de rumination douloureuse:
j'existe, c'est moi qui l'entretiens. Moi. Le corps, ça vit tout seul, une fois que ça a commencé. Mais la pensée, c'est moi qui la continue, qui la déroule. J'existe. Je pense que j'existe. Oh! le long serpentin, ce sentiment d'exister - et je le déroule, tout doucement... Si je pouvais m'empêcher de penser! J'essaie, je réussis : il me semble que ma tête s'emplit de fumée... et voila que ça recommence :
"Fumée... ne pas penser... Je ne veux pas penser... Je pens
e que je ne veux pas penser. Il ne faut pas que je pense que je ne veux pas penser. Parce que c'est encore une pensée."
On n'en finira donc jamais?
Ma pensée, c'est moi: voilà pourquoi je ne peux pas m'arrêter. J'existe par ce que je pense... et je ne peux pas m'empêcher de penser. En ce moment même - c'est affreux - si j'existe, c'est parce que j'ai horreur d'exister. C'est moi, c'est moi qui me tire du néant auquel j'aspire: la haine, le dégoût d'exister, ce sont autant de manières de me faire exister, de m'enfoncer dans l'existence. Les pensées naissent par derrière moi comme un vertige, je les sens naître derrière ma tête... si je cède, elles vont venir la devant, entre mes yeux - et je cède toujours, la pensée grossit, grossit, et la voilà, l'immense, qui me remplit tout entier et renouvelle mon existence. (...)
Je pose ma main gauche sur le bloc-notes et je m'envoie un bon coup de couteau dans la paume. Le geste était trop nerveux ; [...] cette petite mare de sang qui a cessé enfin d'être moi. Quatre lignes sur une feuille blanche, une tâche de sang, c'est qui fait un beau souvenir [...]
Je sors. Pourquoi ? Eh bien arce que je n'ai pas non plus de raison de ne pas le faire.[...]
Je suis, j'existe, je pense donc je suis; je suis parce que je pense, pourquoi est-ce que je pense ? je ne veux plus penser, je suis parce que je pense que je ne veux pas être, je pense que je... parce que... pouah![...] et ce journal est-ce encore moi ? tenir le journal existence contre existence, les choses existent les unes contre les autres, je lâche ce journal. La maison jaillit, elle existe ; devant moi le long du mur je passe, le long du long mur j’existe, devant le mur, un pas, le mur existe devant moi, une, deux, derièrre moi, le mur est derière moi, un doigt qui gratte dans ma culotte, gratte, gratte et tire le doigt de la petite maculé de boue, la boue sur mon doigt qui sortait du ruisseau boueux et retombe doucement, doucement, mollissait, grattait moins fort que les doigts de la petite qu’on étranglait, ignoble individu, grattaient la boue, la terre moins fort, le doigt glisse doucement, tombe la tête la première et caresse roulé chaud contre ma cuisse ; l’existence est molle et roule et ballote, je ballote entre les maisons, je suis, j’existe, je pense donc je ballote, je suis, l’existence est une chute tombée, tombera pas, tombera, le doigt gratte à la lucarne, l’existence est une imperfection. […] Tout est plein, l’existence partout, dense et lourde et douce. Mais, par-delà toute cette douceur, inaccessible, toute proche, si loin hélas, jeune, impitoyable et sereine, il y a cette… rigueur. Le beau monsieur existe. Le beau monsieur existe Légion d'honneur existe moustache c'est tout. Comme on doit être heureux de n'être qu'une moustache, et le reste personne ne le voit, il voit les deux bouts pointus de sa moustache des deux côtés du nez; je ne pense pas donc je suis une moustache. [...] J'existe parce que c'est mon droit."

"Quelque chose commence pour finir : l'aventure ne se laisse pas mettre de ralonge ; elle n'a de sens que par sa mort.[...] Chaque instant ne paraît que pour amener ceux qui suivent.[...] quelque chose casse net. L'aventure est finie, le temps reprend sa mollesse quotidienne."

"Un homme c'est toujours un conteur d'histoires, il est entouré de ses histoires et des histoires d'autrui, il voit tout ce qui lui arrive à travers elles ; et il cherche à vivre sa vie comme s'il la ressortait."

"Quand on vit, il n'arrive rien. Les décors changent, les gens entrent et sortent, voilà tout. Il n'y a jamais de commencement. Les jours s'ajoutent aux jours sans rime ni raison, c'est une addition interminable et monotone."

"Autant voudrait tenter d'attraper le temps par la queue."

"« When the low moon begins Every night I dream a little dream. » La voix grave et rauque appararaît brusquement.[...] La voix glisse et disparaît [...] la musique perce ses formes vagues et passe au travers [...]. Si j'aime cette belle voix, c'est surtout pour ça : ce n'est ni pour son ampleur ni pour sa tristesse, c'est qu'elle est l'événement que tant de notes ont préparé, de si loin, en mourant pour qu'il naisse.[...] Et pourtant je suis inquiet ; il faudrait si peu de choses pour que le disque que s'arrête :[...] Rien ne peut l'interrompre et tout peut la briser.[...] Jamais je ne pouvais revenir en arrière, pas plus qu'un disque ne peut tourner à rebours."

"C'est ça le temps, le temps tout nu, ça vient lentement à l'existence, ça se fait attendre et quand ça vient on est écoeuré parce qu'on s'aperçoit que c'était déjà là depuis longtemps."

Posté par lefter à 19:59 - 2) Oeuvres et citations - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

la nausee

le temps dans la nausee
la fuite dans la nausee
l'existence dans la nausee
la contingence dans la nausee
l'autodidact dans la nausee
le vernis dans la nausee
le vraisemblable et leraisonnable dans la nausee
Roquentin
l'ambiguite

Posté par ghiath, 02 février 2009 à 22:41

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